Les programmes secrets avec l’Irak, 1977-1984 : le “Bazar” de Bagdad. Episode 1/3

En 1975, afin de diminuer sa dépendance à l’égard de l’Union soviétique en matière d’armement, l’Irak se tourne vers la France pour l’acquisition de nouveaux chasseurs-bombardiers. Le Premier ministre Jacques Chirac va alors œuvrer de toute son influence pour faciliter ce rapprochement franco-irakien, prometteur pour l’industrie française. En septembre 1975, il déroule le tapis rouge au vice-président Saddam Hussein pour sa visite en France, “mon ami personnel”. A cette occasion, le 8 septembre 1975, Yvon Bourges, ministre de la Défense, présente à Saddam Hussein sur la base d’Istres quatre appareils français récents : le “Mirage” F1C n° 1 et le “Mirage” Fl de présérie n° 02, l’“Alpha Jet” 04 et le SA 360 “Dauphin”. Après l’“Alpha Jet” piloté par Jean-Marie Saget, les deux “Mirage” Fl effectuent une brillante démonstration en vol devant un Saddam Hussein subjugué. Il l’est d’autant plus que cet avion lui est présenté comme “celui qui rivalise avec le F-16”. “Quand peut-on l’avoir ? ”, demande Saddam Hussein aux Français.

Mais l’Irak va poser deux conditions à l’acquisition du “Mirage” Fl : la première est la livraison de missiles antiradar AS37 “Martel”, et la deuxième, qui lui est liée, est la dispense de cours de guerre électronique à des officiers d’état-major irakiens. Les discussions vont durer deux ans.

Le général Patrick Hénin, à l’époque lieutenant-colonel, chef de la division Études générales et guerre électronique à l’état-major de l’armée de l’Air (EMAA), se souvient : “Les négociations avec l’Irak se déroulaient au ministère de la Défense, dans le salon Jaune. La délégation irakienne était menée par le gén. Amer. L’ingénieur en chef de l’armement (ICA) René-Pierre Audran, directeur des relations internationales à la DGA, désigné par le ministre de la Défense Charles Hernu comme interlocuteur privilégié de l’Irak, était présent, ainsi que des délégués de haut niveau des différents organismes français : ministère de la Défense, état-major des armées et délégation générale pour l’Armement. En tant que spécialiste de la guerre électronique, on m’avait demandé de participer à cette réunion. À un moment des discussions, le gén. Amer reposa sa question : “Et la formation à la guerre électronique?” Les officiels se sont alors tournés vers moi : “Et alors, mon colonel?”. J’ai répondu : “Oui, une formation de ce type est possible”.

Mais il y avait deux difficultés importantes :

– La première était que la guerre électronique est considérée comme un domaine très sensible. Il était cependant possible de faire la part des choses, entre une exploitation critique des informations paraissant dans la presse spécialisée, et ce qui relevait effectivement du secret national, ce qu’on ne livre à personne, même pas à ses amis;

– La seconde était qu’il n’existait pas de cours répondant au besoin spécifique exprimé par le gén. Amer.

De retour à l’État-major de l’armée de l’Air, je rendis compte au général sous-chef opérations, puis à la plus haute autorité, le major-général :

“Bon, il n’y a pas le choix. Croyez-vous que vous y arriverez ?

– Oui, mon général; on doit y arriver, sans livrer de secrets d’état.

– Bon, allez-y!”

Je décidai alors de bâtir un cours répondant à la question posée en utilisant les méthodes de l’enseignement militaire supérieur apprises à l’École supérieure de guerre aérienne (ESGA). Quelque temps après, je rencontrai à nouveau le gén. Amer dans le bureau de l’ICA René-Pierre Audran pour lui présenter un programme détaillé de trois semaines de cours, avec conférences et grand exercice type ESGA comportant une forte composante de guerre électronique; cours qui fut accepté sans réserve.

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Patrick Hénin qui forma des officiers de l’état-major irakien à la guerre électronique. DR/Collection ©Patrick Hénin

Nous étions à cette époque au tout début de l’équipement de nos forces aériennes tactiques en moyen de brouillage. Des avions de reconnaissance électronique Noratlas “Gabriel” étaient en service pour le renseignement le long du rideau de fer, et une unité tactique était armée de missiles “Martel” pour la lutte antiradar. Les seuls appareils qui étaient équipés de dispositifs d’autoprotection étaient les “Mirage” IV des Forces aériennes stratégiques, en raison de la priorité donnée à la dissuasion nucléaire. Les brouilleurs “Barracuda” et “Barâx” sont arrivés après. Mais les industriels français Thomson-CSF, Électronique Serge Dassault (ESD) et Matra commençaient déjà à travailler activement sur des matériels de guerre électronique destinés spécifiquement à l’exportation, inspirés de matériels existants ou bien totalement nouveaux : brouilleur de puissance large bande “Caïman”, brouilleur d’autoprotection “Rémora”, nacelle de reconnaissance électronique “Syrel”, etc.”

En ce qui concerne le missile AS37 “Martel” franco-britannique, la Grande-Bretagne va très vite s’opposer à son exportation en dehors des pays membres de l’Otan, et a fortiori à l’Irak. La France ayant donné son accord pour la livraison d’un missile antiradar aux Irakiens, Matra se voit contraint de développer une nouvelle version 100 % française, en reprenant à son compte toutes les parties d’origines britanniques. Le nouveau missile s’appellera “Armât” (antiradar Matra), qui est aussi une anagramme de Matra.

Le contrat “Baz” 121 (“Baz” pour “petit aigle”) est signé le 3 juillet 1977 avec l’Irak, pour 36 “Mirage” qui se répartissent entre quatre “Mirage” F1BQ (biplace iraq en anglais), codés 4000 à 4003 ; 32 “Mirage” F1EQ2 (électronique iraq), codés 4004 à 4035 (initialement 16EQ1 et 16 EQ2. Les 16 EQ1 seront portés au standard EQ2 avant livraison).

Au titre des équipements de guerre électronique commandés dès la première version du F1EQ2, on trouve le “Rémora”, le “Caïman”, le “Syrel” (Thomson-CSF), ainsi que les lance-leurres “Sycomor” (Matra). Et, au titre des armements, l’Irak commande à Matra l’“Armat”, désigné pour ce contrat “Baz-AR” (pour antiradar). Nom de code : “Bazar”.

Le contrat “Baz” fait l’objet d’un engagement du gouvernement français d’en assurer le suivi technique comme un programme national. Le premier contrôleur de ce programme est l’ICA (puis général) René-Pierre Audran en 1977 (1). Le contrat entre en vigueur en décembre 1977 avec le versement du premier acompte, une fois les garanties bancaires obtenues.

Des missions techniques de la force aérienne irakienne concernant l’avionique des appareils et leur armement ont lieue en France de 1978 à début 1979.

Le moteur Snecma “Atar” 9K50 du “Mirage” F1EQ, de son côté, est identique à 100 % à celui qui équipe les “Mirage” Fl de l’armée de l’Air française. Il n’y a donc pas de développement spécifique. La première mission de Snecma en Irak a lieu en avril 1979, avec les présentations des matériels d’environnement moteur (et les négociations qui s’ensuivent). Une seconde mission a lieu à l’automne 1979 pour la première réunion d’avancement du programme “Baz” avec les services officiels. Ces réunions sont “parrainées” par l’état-major de l’armée de l’Air représenté par un colonel et quelques commandants, et regroupent tous les industriels.

(1) L’ICA Robert Finance succédera à Audran en 1985 après son assassinat par Action directe.

La technologie, un sujet très sensible

Le monoplace n° 1, le “Mirage” F1EQ 4004, fait son premier vol le 28 mai 1979. Son évaluation au centre d’essais en vol (CEV) démarre le 26 juin 1979. Compte tenu des nombreux essais d’armements et d’équipements à effectuer pour le client, il est mis rapidement à la disposition du CEV pour servir de banc d’essais. Il est épaulé par le 4005, le deuxième monoplace. Pour gagner du temps, les deux appareils ne sont pas peints. Ils vont rejoindre les “Mirage” Fl nos 02, 03 et 04 loués à temps plein ou partiellement pour les essais d’emports irakiens.

Leur affectation est la suivante :

– Le 4004 est basé à Cazaux et va se consacrer principalement aux essais d’armements;

– Le 4005 va effectuer à partir de Brétigny tous les essais du système de navigation et d’attaque (SNA) et des contre-mesures, ce qui n’exclut pas quelques essais d’armements, comme des tirs canons effectués à Cazaux en mars 1980. Le 4005 sera ensuite porté à un nouveau standard EQ3 en 1981, et dénommé F1EQ’.

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Le « Mirage » F1EQ4005 lors des essais de sensibilité au flutter (flottement aéroélastique) de l’aile à Istres, avec missiles « Magic », nacelles « Rémora » et le conteneur d’emports multiples CEM1. ©CEV/Collection Jean Delmas

Le cours de guerre électronique démarre en mars 1979 à l’École militaire, dans les locaux de l’ESGA. Quatre officiers d’état-major irakiens sont présents : trois généraux et un colonel, tous de bon niveau. Patrick Hénin demande à Thomson-CSF de faire fonctionner une simulation complexe de pénétration aérienne dans un espace fortement défendu, en faisant varier les paramètres. Les conférences portent essentiellement sur l’organisation adéquate à mettre en place par une force aérienne qui souhaite rentrer dans le domaine de la guerre électronique : structure d’état-major assurant les coordinations nécessaires, formation du personnel, entraînement des forces, renseignement électronique, matériels de brouillage, etc., thèmes qui doivent tous être développés dans une certaine cohérence pour être efficaces.

Durant ces cours, un sujet intéresse particulièrement les officiers irakiens : les modes d’action des Israéliens, notamment les opérations “coup de poing” qui leur permettent de neutraliser rapidement l’aviation de leurs adversaires arabes. Les Irakiens sont des observateurs très attentifs des conflits et escarmouches entre Israël et ses voisins, notamment Syriens. Au-delà de l’intelligence tactique et stratégique, la littérature de l’époque ne fait pas mystère que le facteur décisif de ces opérations, parfois brèves, est la capacité de guerre électronique des Israéliens. Les officiers irakiens interrogent Patrick Hénin : « Comment font les Israéliens pour gagner aussi régulièrement leurs batailles contre les Syriens?”

Patrick Hénin raconte : « Les Irakiens cherchaient ce qui faisait la différence. Nous avons étudié un à un les facteurs décisifs, et à un moment ou à un autre du conflit, la guerre électronique intervenait. Ils avaient bien saisi l’importance pour une armée de maîtriser ce domaine devenu incontournable dans les guerres modernes. À cette époque, leurs MiG et Sukhoï étaient dépourvus de moyens de guerre électronique. Ce qui intéressait les Irakiens en achetant français, c’était la possibilité qui leur était offerte d’accéder à ce qui se faisait de mieux en matière de technologie sur le sujet.

Et le sujet était très sensible. Nous en discutions souvent avec Audran lors de nos missions à Bagdad au cours desquelles, dans ce pays qui sortait de l’emprise soviétique, nous rencontrions nombre de missions des pays de l’Est. Notre diagnostic était que la qualité de nos interlocuteurs incitait à leur faire confiance; position qui fut soutenue par Charles Hernu: « On continue!” dit-il à Audran. L’Irak était un client très prometteur, et il ne s’agissait pas de le contrarier… ”

À titre de remerciement et à l’occasion d’une négociation pour la vente d’une nouvelle tranche de “Mirage” Fl, Patrick Hénin est invité à participer à un voyage en Irak avec I’ICA Audran. Il se souvient : « Durant la séance de négociation, Dassault annonça un prix par avion supérieur de 25 à 30 % à celui pratiqué lors du premier contrat et justifia cette augmentation par l’évolution de l’inflation. Le gén.Amer, qui était fin négociateur, rétorqua qu’il ne comprenait pas cet argument puisqu’il venait d’entendre à la radio le Premier ministre Raymond Barre se féliciter que l’inflation était restée inférieure à deux chiffres en France…

Le lendemain, nous avons été invités à visiter une base dans le Sud du pays, que nous avons rejoint en Antonov. Toute la base était entièrement équipée en matériel du Pacte de Varsovie : avion, hélicoptères, radar, défense sol-air, etc. C’était la première fois que l’officier de guerre électronique que j’étais voyait de près les matériels que nous espionnions sans relâche au-delà du rideau de fer.”

Ce premier cours ayant été un succès, les Irakiens formalisent une demande pour une seconde édition qui aura lieu en mai 1980. Quatre nouveaux stagiaires sont présents, mais excepté un commandant-ingénieur, ils ne sont plus du même niveau.

Patrick Hénin poursuit : « Avec le temps, les relations personnelles et la confiance se sont renforcées, et la France a été amenée à intervenir de plus en plus en Irak. Thomson-CSF a, par exemple, créé tout le système d’écoute électronique des Irakiens, avec recueil, centralisation et exploitation des données. Je me souviens avoir visité dans la banlieue de Bagdad un centre dans lequel nous avions quelques coopérants. Nos personnels étaient reconnus comme d’excellents spécialistes en la matière”.

Du “Martel” à l’“Armat”

Fruit d’une coopération franco-britannique entre Matra et Hawker Siddeley Dynamics (HSD), le missile AS37 “Martel” (pour Matra Antiradar Télévision) est mis en service dans deux versions : la version antiradar en France et en Grande-Bretagne, et la version à guidage télévision en Grande-Bretagne uniquement.

Les premières campagnes d’essais sont menées à-partir d’un “Canberra” du Centre d’essais en vol dans une zone désertique à Colomb-Béchar jusqu’en 1967. Le premier tir d’un missile à charge sur un radar tournant a lieu le 20 mars 1967. À partir de 1968, les essais du missile sont menés au nouveau centre d’essais des Landes, ce qui compliquera sa mise au point en raison de l’environnement radar très dense de la région.

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Tir d’une maquette d’AS37 « Martel » au CEV par le « Jaguar » A3 ©CEV/Collection Henri de Waubert

Le “Martel” est commandé à 150 exemplaires par la France et équipe les “Mirage” IIIE, “Jaguar” et “Atlantic”. Sa mission principale est l’appui des raids nucléaires par la suppression des radars de veille et de conduite de tir ennemis, en l’occurrence ceux du Pacte de Varsovie.

Sa seule utilisation opérationnelle est couronnée de succès : un missile tiré par le “Jaguar” A n° 100 de l’Escadron de chasse 3/3 Ardennes détruit le 7 janvier 1987 un radar libyen “Fiat Face” d’origine soviétique sur l’aérodrome de Ouadi Doum, au Tchad, lors de l’opération Épervier. En fait, le missile a “tapé” le groupe électrogène situé à proximité du radar, et non le radar lui-même.

La puissance de la charge militaire a malgré tout permis d’endommager également l’antenne du radar, le rendant inutilisable. Ce qui était l’objectif. Devant le refus des Britanniques d’exporter le “Martel” en dehors des pays de l’Otan, Matra est contraint de développer seul un missile antiradar pour l’Irak, dérivé de TAS37 ; ce sera l’“Armat”, un missile de deuxième génération, qualifié sous “Mirage” F1 et “Mirage” 2000.

Il n’y aura pas de troisième génération côté français, puisque le développement du “Star” qui devait lui succéder est arrêté par Matra, faute d’intérêt en France et de partenariat en Europe. La coopération avec les Britanniques était déjà finie car ils avaient développé leur propre missile antiradar, l’“Alarm”.

Plusieurs dérivés du “Martel” seront produits : les missiles de prélèvement R 637 et 638 pour les essais nucléaires dans le Pacifique, le missile antinavire “Otomat” développé en coopération avec Oto-Melara, et le missile antinavire britannique “Sea Eagle”.

Avec l’assistance des Français, les Irakiens vont également découvrir la lutte antiradar. Cette mission de suppression des radars adverses est une mission délicate et demande une préparation très poussée. Elle n’est pas ce que l’on pourrait appeler “une mission d’opportunité”. Explications.

À la fin des années 1970, la technologie analogique est à son apogée et le numérique en est encore à ses balbutiements. Le guidage inertiel d’un missile qui permet de tirer sur des coordonnées n’existe pas encore en France – en tout cas loin d’être suffisamment miniaturisé pour être installé sur un missile aéroporté. La seule solution consiste donc à avoir une cible “coopérative”, c’est-à-dire que cette dernière émet et permet ainsi au missile de se guider sur elle grâce à son autodirecteur. Dans le cas contraire, cet autodirecteur ne reçoit rien et le missile ne peut être guidé ; c’est le cas si le radar s’éteint en cours de vol du missile.

Une mise au point complexe

L’horizon électromagnétique est encombré par tous les émetteurs du champ de bataille, dont les radars ne sont qu’un élément. Cet horizon s’agrandit très rapidement en profondeur lorsque l’altitude s’accroît. Le niveau de réception d’un signal électromagnétique ne renseigne pas de façon utile sur la distance à laquelle se trouve l’émetteur, car il est plus lié à la puissance de l’émission qu’à la distance. Ainsi, non seulement il faut identifier la menace en isolant son signal électromagnétique émis, sa signature, mais il faut également la localiser.

À l’époque du “Martel”, les missions de l’armée de l’Air française sont préparées à partir des informations recueillies par des avions spécialement équipés, les “Noratlas” puis les Transall “Gabriel”, dont la mission est d’écouter régulièrement toutes les émissions radioélectriques au-delà du rideau de fer. Une triangulation permet de localiser les cibles et de préparer les missions. En ce qui concerne l’Irak, cette reconnaissance électromagnétique doit être réalisée par les “Mirage” Fl équipés de la Thomson-CSF “Syrel”, alors en cours de développement.

Une fois la menace identifiée en fréquence et position, la mission opérationnelle peut être préparée. Le missile est alors équipé de l’autodirecteur correspondant à la fréquence identifiée. Le pilote doit choisir un cap d’approche tenant compte de l’environnement électromagnétique de la cible afin d’être certain de bien l’identifier, tout en veillant à ne pas passer dans une zone de danger. Si un radar semblable émet à une centaine de kilomètres en arrière de la cible choisie, le pilote tireur ne saura pas s’il a accroché la bonne cible, et risque de tirer son missile sur un autre radar que celui recherché, et ce à une distance inconnue. Pour éviter cela, il peut “jouer” sur deux paramètres :

– Voler à une altitude suffisamment basse pour que le deuxième radar ne soit pas détecté dans l’approche (mais en volant trop bas, il peut dramatiquement accroître sa vulnérabilité face aux défenses sol-air) ;

– Choisir un cap d’approche tel que le relèvement du deuxième radar permette de le discriminer aisément du premier.

FRANCE - IRAQ - HUSSEIN - VISIT
Istres, le 8 septembre 1975. Benno-Claude Vallières, PDG de Dassault (de dos), présente à Saddam Hussein le « Mirage » F1C n°1. Le ministre de la Défense Yvon Bourges est à la droite » de Saddam Hussein. Bras croisés Jean-François Cazaubiel, directeur des essais en vol, et derrière lui, à sa droite, Yves Thyriet, directeur technique de l’exportation. ©AFP

Le développement du nouveau missile “Bazar” démarre en 1979. Il conserve les dimensions générales et la masse du “Martel”, mais son électronique est profondément remaniée. L’évolution la plus importante du missile – son “irâkisation” – concerne l’autodirecteur. L’autodirecteur AD37 du “Martel”, conçu par Electronique Marcel Dassault, était composé d’un récepteur commun et de trois parties avant, constituant trois autodirecteurs différents, et laissant des zones non couvertes entre les bandes, appelés “trous”. Les progrès technologiques réalisés depuis vont permettre à Electronique Serge Dassault (ESD) de concevoir pour 1’“Armât” un nouvel autodirecteur plus performant, désigné “Adar” pour “autodirecteur antiradar”. La bande de fréquence va être élargie et redécoupée en quatre au lieu de trois, ce qui permettra de couvrir un champ plus grand et d’avoir une meilleure sélectivité.

La mise au point de l’“Adar” est complexe et va donner lieu à beaucoup de vols d’essais, dont la majeure partie sera exécutée à Cazaux sur un avion banc d’essais volant du CEV, pour le compte de la société Matra. L’avion choisi est le vénérable Gloster “Meteor” NF11 n° 5, ancien chasseur de nuit, livré à la France en 1953 et ex-appareil de l’Epner (Ecole du personnel navigant d’essais et de réception). Cet appareil est alors spécialement modifié et équipé pour cela à Brétigny. Le CEV compte encore dans les années 1980 plusieurs exemplaires de “Meteor” qui servent à divers essais. Ces sympathiques “avions-musées” ont néanmoins “piégé” au moins deux équipages d’essais, car la perte de contrôle est assurée si les volets sont sortis avec les aérofreins non rentrés.

Le “Meteor” NF 11 n° 5 est spécialisé depuis 20 ans dans les essais d’autodirecteurs d’engins au CEV. L’intérêt de ce biplace, conçu dans les années 1940, est lié au fait qu’il peut accueillir un expérimentateur d’essais en place arrière, et que sa taille et sa forme lui permettent d’accepter des modifications de structure assez importantes, y compris de la forme du nez, pour pouvoir y installer un autodirecteur de missile. Son vaste volume intérieur disponible permet de loger aisément une instrumentation d’essais interfaçant avec l’autodirecteur, ainsi qu’une station d’enregistrement.

La dernière phase de mise au point se fera directement sur le “Mirage” F1EQ 4004 du client, instrumenté et dédié exclusivement à cette tâche pendant plusieurs mois, compte tenu de l’importance de ce programme. D’autres types d’avions de la flotte du CEV serviront également ponctuellement de banc d’essais volant au “Bazar”, selon les besoins.

C’est le commandant Henri de Waubert, chef pilote d’essais de la base de Cazaux, qui est désigné pour suivre le programme “Bazar”. D’autres pilotes voleront également sur le “Meteor”, mais il sera le pilote attitré du 4004 durant cette période. Comme le veut la tradition des pilotes d’essais, il marquera “son” avion en apposant sur la dérive un insigne (discret), celui du paraclub de Bergerac… Il est accompagné pour les essais par l’ingénieur navigant d’essais Yves Zundel, frère de Bertrand Zundel, alors pilote de reconnaissance et qui commandera l’Epner plus tard.

Henri de Waubert, chef pilote d’essais

Ancien de l’École de l’Air, Henri de Waubert vole en escadre sur F-100 puis sur “Mirage” III E à Dijon, où il est commandant d’escadrille au 3/2 Alsace. Après avoir intégré l’Epner à Istres, il devient pilote d’essai en 1978.

Pendant cinq ans à Cazaux, site du CEV spécialisé dans les essais d’armements, il vole sur une trentaine d’appareils de tout type : “Mirage” III, IV, F1 et 2000, “Jaguar”, “Super Étendard”, “Alpha Jet”, “Vautour”, “Meteor”, “Transall”,

Nord 262, “Atlantic” NG 001, “Mystère” 20, WG 13 “Lynx”, SA 361 viseur “Vénus”, “Fan Trainer”, Macchi 339, etc. Il réalise aussi de nombreuses évaluations d’avions, comme par exemple le 7 octobre 1981, celle du petit appareil d’entraînement “Microjet” 200 n° 01 F-WZJF, aujourd’hui oublié.

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Devant l’ « ‘Alpha Jet  » E1, le cdt de Waubert (à droite) et le cdt Ruillère avant un vol d’essai – délicat – de largage de la nacelle canon. ©CEV/Collection Henri de Waubert

Parmi les souvenirs marquants figurent :

– les nombreux essais d’armement au profit de l’Irak de 1979 à 1983 ;

– la mise au point des AGL (armement guidé laser), avec les premiers tirs d’AS30L à télémesure, à partir du “Mirage” III E n° 605 (huit tirs de mars

à mai 1980), les premiers tirs de BGL (bombes guidées laser), puis les vols au profit de la nacelle “Atlis” sur le “Jaguar” A4 ;

– tous les premiers tirs canon, “Magic” et “Super” 530D du “Mirage” 2000 ;

– les essais du “Mirage” IV n° 04 ASMP à partir de juin 1982 ;

– les vols AM39 “Exocet” avec le “Super Étendard” n° 31 en 1981 ;

– les premiers emports d’AM39 “Exocet” sous “Mirage” F1 en 1983.

En 1983, il retrouve l’armée de l’Air où il occupe le poste de chef opérations de la 12e Escadre à Cambrai.

Il quitte l’armée de l’Air en 1984 et crée sa société ATE (Advanced Technologies and engineering) spécialisée dans le support aux essais d’armements et l’intégration de nouveaux équipements aux avions d’armes français vendus à l’export. Il travaille notamment sur les “Mirage” F1AZ et CZ sud-africains et sur la modernisation des F1 espagnols.

La transformation des Irakiens sur « Mirage » Fl

Les vols portés du nouvel autodirecteur “Adar” débutent à Cazaux sur le “Meteor” n° 5 en février 1980. La mise au point n’est pas simple et les essais vont s’enchaîner pendant 3 ans. Le vol “Adar” 22 est réalisé dès le mois d’août suivant avec le “Meteor” qui fait des passes sur diverses cibles. Après chaque vol démarre l’exploitation minutieuse des données recueillies par les bandes d’enregistrement sur les enregistreurs analogiques HB (pour Hussenot-Beaudoin, du nom des concepteurs).

Le 18 septembre 1980, c’est le “Meteor” NF 13 n° 365 qui est utilisé pour tester le fonctionnement de la fusée de proximité à corrélation Thomson, lors du vol “Adar” 23. Les essais consistent à survoler des antennes simulées sur le champ de tir de Calamar à Cazaux à diverses altitudes (2,3 ou 4 m) pour vérifier si la fusée, portée avec de la vitesse dynamique, se déclenche correctement.

À la même époque, en septembre 1980 à Mont-de-Marsan, débute la transformation sur “Mirage” Fl des pilotes irakiens. Trois promotions vont se succéder sur la base. La première est composée de six pilotes : Ali Raji, Mejdi, Mukhaled, Ryad, Salah et Walid, tous pilotes de MiG ou Sukhoï en Irak, et ayant suivi leur formation initiale en Union soviétique ou au Pakistan.

Ils vont voler à Mont-de-Marsan sur leurs biplaces 4000 et 4001 et sur leurs monoplaces 4006,4007,4008, 4009 et 4010. Leurs instructeurs français sont les capitaines Marchi (ancien solo de la Patrouille de France 1975 et 1976), Cordier, Andrieu, Marion et Cuillé de l’armée de l’Air (2), ainsi que les capitaines Roger et Barat du Centre d’expériences aériennes militaires (CEAM).

(2) Le capitaine Paul Cuillé trouvera la mort le 11 mai 1988 aux commandes du “Mirage” Fl DDA QA61 au cours d’une mission d’entraînement au Qatar.

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Pilotes irakiens et instructeurs français à Mont-de-Marsan en 1981 devant
le « Mirage » F1BQ 4001. ©Dassault/Collection Aimé Marion

Tous les six obtiendront par la suite des postes importants en Irak :

– Ali Raji, d’origine kurde, s’impose très vite comme le meilleur des pilotes : c’est le pilote n° 1. Il deviendra rapidement commandant d’escadre en Irak et responsable de tous les “Mirage” Fl ;

– Mejdi, pilote n° 2, futur commandant d’escadron et seul pilote instructeur irakien, sera victime en 1982 d’un grave accident de la route en Irak qui le handicapera. Il ne volera plus ;

– Mukhaled, pilote n° 3, bon niveau, sera crédité de la première victoire aérienne en “Mirage” Fl (sur un “Phantom” F-4) en décembre 1981 et deviendra adjoint au commandant de la base ;

– Ryad, le “Tikriti”, originaire de la ville de Tikrit comme Saddam Hussein, commandera un escadron. Il est aussi commissaire politique. Il s’éjectera le 4 mars 1982 du “Mirage” Fl 4026 suite à un feu moteur en Irak. En 1984, il sera muté à l’École de guerre irakienne

– Salah, très bon pilote, et Walid, moins bon, commanderont des escadrons de “Mirage” (79 et 89). Walid deviendra également le chef du détachement des pilotes de “Super Étendard” en 1983 (3).

(3) Lire Le Fana de l’Aviation nD 555 à 557, “L’affaire des “Super Étendard” irakiens”.

Les troupes irakiennes pénètrent en Iran

Le cne Aimé Marion se souvient de Ryad : “Il était venu avec sa femme à Mont-de-Marsan pour sa transformation sur “Mirage” Fl. Il a commencé à avoir des pertes d’équilibre inquiétantes. Je me suis alors beaucoup occupé de lui et je l’ai emmené à l’hôpital militaire de Bordeaux en “Broussard”. Les médecins ont diagnostiqué les symptômes de la maladie de Ménière [maladie chronique de l’oreille interne provoquant vertiges, bourdonnements et une baisse de l’audition survenant brutalement, sous formes de crises à répétition]. Il a été déclaré “inapte chasse” et a dû rentrer dans son pays. Je l’ai retrouvé l’année suivante en Irak : il était à nouveau apte et revolait sur “Mirage”.

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Le « Meteor » NF 11 n° 5 avec le nez spécialement aménagé pour recevoir l’autodirecteur « Adar ». L’avion est vu ici à son arrivée au musée du Bourget en février 1985. Fin de l’aventure !
©ECPA/Collection Hugues de Guillebon

Le 22 septembre 1980, les troupes irakiennes pénètrent en Iran, c’est le début d’une guerre de 8 ans. Une mission française (services officiels et industriels concernés) se trouve alors à Bagdad pour la troisième réunion périodique d’avancement des programmes “Baz”. Jean-Noël Muller (Snecma) raconte : “Nous avons été réveillés en fanfare au matin du 23 septembre à l’hôtel Dar Al Beida par les sirènes d’alerte aérienne. Une bonne partie de l’équipe ne les avait encore jamais entendues. Fin d’alerte une heure après, puis nouvelles alertes de courte durée toute la matinée. À l’extérieur, RAS, si ce n’était dans le lointain des bruits d’explosions et des nuages de fumée noire. Je pense que cette alerte matinale et les bruits et fumées aperçus au loin correspondaient à l’attaque de la base d’Habbaniyah, située la à environ 70 km à l’ouest de Bagdad, dans le complexe de Tammuz. Pas de réactions de la DCA, Nouvelle alerte en milieu d’après-midi, mais cette fois-ci avec des tirs de DCA tout proches. Nous avons alors décidé de monter sur le toit-terrasse de l’hôtel. Nous étions une dizaine de personnes sur la terrasse quand, soudain, un “Phantom” iranien (flanqué d’un équipier plus lointain) est arrivé par la droite, en basse vitesse – donc quasiment silencieux compte tenu du bruit de la DCA – et a tourné autour de l’hôtel avec une belle remise de gaz. Il est passé à 10 m au-dessus de nos têtes ! Je me souviendrai toujours de son nez légèrement cassé très caractéristique, qui fait plutôt un drôle d’effet à une si courte distance, et des traces défaites hydrauliques sous son ventre gris. Un de nos confrères est parti se réfugier en courant dans… l’armoire électrique, heureusement sans conséquences ! Un court instant après, nous avons assisté à un quadruple lâcher de bombes -1000 livres [453 kg] selon les spécialistes – sur une base proche de Bagdad, qui semblait être celle d’Al Rashid, située au sud : explosions très fortes et fumées très noires. À la tombée de la nuit, nous avons assisté à un festival de la DCA avec de nombreux tirs de SAM [missiles sol-air. NDLR.] sur des menaces réelles ou supposées. Les départs de SAM se faisaient dans des panaches d’un blanc éblouissant, type feu de magnésium. Un “Phantom” iranien semblait avoir été touché, mais le plafond bas a laissé planer un doute. Un moment inoubliable !”

Déroulement d’une mission antiradar (encadré)

Lorsque la cible a été identifiée, les armuriers installent sur le missile l’autodirecteur qui est compatible avec les caractéristiques de cette cible. Avec l’aide d’une valise de piste, un armurier met un repère pour le pilote sur un cadran qui lui indiquera la fréquence du radar qu’il recherche. Les coordonnées de la cible choisie peuvent également être insérées dans le système de navigation du “Mirage”.

Le pilote décolle et suit précisément le trait de sa navigation d’approche, et affiche dans son système de navigation les coordonnées de la cible. Quelques minutes avant le tir, le pilote doit préchauffer le pilote automatique du missile grâce à une commande spécifique.

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©François Herbet

Quand il atteint la zone où l’horizon hertzien est tel qu’il devrait détecter le radar, le pilote recherche avec l’autodirecteur du “Bazar” la fréquence de sa cible. Lorsque le signal d’accrochage de l’autodirecteur retentit, le pilote s’assure que ce sont bien la fréquence et le relèvement attendus. Puis il attend que son calculateur de bord lui indique l’entrée dans le domaine de tir. Ce domaine dépend principalement de la distance de la cible calculée par le système de navigation de bord, mais également de l’énergie totale du missile au moment du tir, c’est-à-dire de l’altitude et de la vitesse de l’avion tireur. Le “Bazar” a une portée minimale de 15 km, et maximale de l’ordre de 100 km. C’est un missile “tire et oublie”, ce qui signifie qu’une fois le missile parti, l’avion tireur peut effectuer son retour sur base même si le missile est toujours en vol.

La mise à feu déclenche-l’allumage du moteur de séparation du missile qui s’effectue par un départ sur rail. Quelques secondes après le départ, le missile cabre à environ 45° et, arrivé à l’altitude de croisière, se met en vol sensiblement rectiligne et horizontal, propulsé par le moteur de croisière dont l’allumage a lieu environ 30 secondes après le tir. Le vol devient alors supersonique.

Lorsque le relèvement de l’autodirecteur avec l’aérien du radar accroché atteint les 70° à piquer, le missile bascule vers le sol et arrive sur la cible avec un angle de l’ordre de 80°, proche de la verticale..

L’explosion est activée en fonctionnement normal par la fusée de proximité qui détecte les aériens du radar, le mode de secours étant une fusée d’impact. L’écart circulaire probable (ECP) du missile est de l’ordre de 4 à 6 m de l’aérien du radar. La charge explosive est alors éjectée du missile et explose en l’air pour toucher l’antenne du radar. Pendant ce temps, le corps du missile (autodirecteur, propulseur, etc.) finit sa course dans la cabine du radar ou à proximité.

Le temps de vol moyen de ce missile, dont le poids est de l’ordre de 540 kg, est de 3 minutes, ce qui, en mission de guerre, est très long…

La France dans une situation embarrassante

Avec le déclenchement de la guerre entre l’Irak et l’Iran, le contexte vient brutalement de changer et la France se retrouve dans une situation plutôt embarrassante : devoir livrer des armements à un pays en guerre.

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Le « Mirage » F1EQ2 4017 à Bordeaux-Mérignac en décembre 1980. Le cdt de Waubert effectua le vol de réception de cet appareil en novembre 1980. ©CEV/Collection Jean Delmas

Le président Valéry Giscard d’Estaing va alors proposer un marché à Saddam Hussein afin de freiner la livraison des “Mirage”. Jacques Morizet, ambassadeur de France en Irak de 1975 à 1980, raconte : “La médiation qu’on m’avait demandé d’effectuer était de ralentir ou d’échelonner certaines fournitures d’armes pour éviter une escalade dans le conflit. On m’avait demandé de sonder Saddam Hussein à ce sujet, en lui indiquant en contrepartie la volonté de la France de lancer une opération devant les Nations unies pour arriver à une médiation dans ce conflit. La France était prête à plaider la cause d’un règlement à l’amiable aux Nations unies entre l’Irak et l’Iran”. Saddam Hussein refusera l’offre française. Tarek Aziz, alors vice-premier ministre, effectuera ensuite plusieurs voyages à Paris à l’automne 1980 pour convaincre les Français de livrer les “Mirage”.

Interrogé par les journalistes sur ce point, et plutôt agacé, le Premier ministre Raymond Barre déclarera lors d’une conférence de presse : “Le problème des ventes d’armes n’est qu’un problème limité dans l’ensemble de la coopération irako-française. Je voudrais une fois pour toutes dire à ceux qui s’intéressent aux ventes d’armes faites par la France, de bien vouloir considérer les ventes d’armes qui sont faites par d’autres pays. Je voudrais dire de la façon la plus nette que nous n’avons, sur ce point, de leçon à recevoir de personne!”

La deuxième promotion de pilotes irakiens arrive en décembre 1980 : Niwaides, Adriss, Mamoud, Amer Dareb, Saleh et Khalil, formés en Union soviétique également. Cinq autres “Mirage”, les 4011,4012, 4014, 4015 et 4017, complètent la dotation à Mont-de-Marsan pour la formation, tant au profit des pilotes que des mécaniciens.

Quelle sera l’évolution de ces pilotes ?

– Niwaides et Adriss seront les deux premiers pilotes abattus en combat aérien et faits prisonniers en Iran. Le “Mirage” de Niwaides est descendu le 3 décembre 1981 par un F-14 dans la région d’Ahvaz. Celui d’Adriss est abattu également par un “Tomcat” dans la région de Kermanchahle 12 décembre 1981;

– Mamoud et Amer seront mutés à la “Flight Leader School” (FLS), école commandée par le col. Nabil, qui deviendra commandant de la base de Qayyarah-Ouest en avril 1984. (“Semble favorable au “Mirage” », note un rapport français) ;

– Le It Saleh trouvera la mort aux commandes d’un Hawker “Hunter’- le 31 octobre 1982 dans la province d’Al-Anbar suite à une défaillance technique, alors qu’il est détaché en stage à Bagdad à la FLS, sur la base d’Al Rashid;

– Khalil sera également muté en école.

Le troisième groupe arrive en février 1981. Les six pilotes ont tous suivi leur formation en Italie sur Fiat G.91. C’est le groupe des “Italiens” : Kifah, Haithem, Saad, Abed, Muhalab et Amad. Dans ce groupe, le niveau est déjà en baisse par rapport aux précédents. Seul Kifah est jugé bon pilote. Haithem et Abed voleront par la suite sur “Super Étendard”.

Les autres groupes seront transformés sur “Mirage” Fl directement en Irak. Dans le groupe 4, on retrouve Jawad, Khalaf, Moyed, Mowafak, Kamal et Abid Hummadi, qui iront tous les trois se former à Landivisiau sur “Super Étendard” en 1983. Certains comme Mowafak ont suivi leur cursus de pilote de chasse en France. Jawad, malade en vol, doit abandonner pour inaptitude médicale. Alors qu’il est encore à l’instruction sur Fl en janvier 1982 (24 heures de vol), Kamal a un accident qui aurait pu lui être fatal. A l’atterrissage sur le 4024, il sort de piste après un dérapage suite à l’éclatement des pneus et passe sur le dos dès que la roue droite s’enfonce dans le sol meuble. Indemne, Kamal évacue l’avion avec les premiers secours. Le “Spad” (système perfectionné antidérapage), retrouvé sur “off”, n’a pas été vérifié par le pilote avant l’atterrissage (Kamal sera tué sur “Super Étendard” en septembre 1984).

Le niveau des promotions suivantes de pilotes, qui ont suivi pour la plupart leur formation initiale en Irak, est jugé très bas…

Pendant ce temps, les vols d’ouverture de domaine du missile “Armât” sont menés à Istres avec le “Mirage” Fl n° 02 configuré avec une maquette inerte pour étudier le comportement en vol porté de l’arme. Peu de vols sont nécessaires, l’“Armat” reprenant les caractéristiques générales du missile “Martel”, déjà bien connu.

Le 7 novembre 1980 a lieu le premier tir d’un missile “Armât”, ou plus précisément d’une maquette propulsée (“bûche” dans le jargon), par le “Mirage” Fl n° 04 piloté par le cdt Henri de Waubert. Ce tir d’une maquette représentative en termes de masse, inertie et forme, permet de vérifier que la séparation se fait correctement depuis le rail et que la trajectoire du missile ne coupe pas celle de l’avion tireur. La séparation étant nominale, il n’y aura pas besoin d’effectuer d’autres tirs de ce type.

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Tir d’une maquette propulsée d »‘Armat » le 7 novembre 1980 par le « Mirage » F1 n° 04. ©CEV

En parallèle du programme “Bazar”, Henri de Waubert poursuit à Cazaux de nombreux essais d’armements de tout type en développement (roquettes, “Magic”, “Super” 530D, bombes guidées laser (BGL), missile AS30L, bombe “Durandal”, “Exocet”, etc.), ainsi que des essais de nouveaux appareils et des vols de réception. Dans ce cadre, les 17 et 18 novembre 1980, il réceptionne et accepte au nom du client irakien les “Mirage” F1EQ2 4017 et 4018. Il vérifie lors de vols que les exemplaires fabriqués sont conformes à la définition et possèdent les performances attendues.

Le premier vol du “Mirage” F1EQ 4004 configuré avec un “Armât” d’essai équipé d’un autodirecteur fonctionnel a lieu le 27 novembre à Cazaux (vol “Adar” 31). Il permet de simuler des passes d’attaques sans tir réel. Plusieurs vols sont effectués à nouveau sur le “Meteor” n° 365 en janvier 1981. Des essais sont d’abord réalisés sur Brétigny, puis l’avion s’envole pour Nancy. Objectif : “tâter” d’autres types de radars dans l’Est de la France.

Le premier missile avec télémesure, sans charge militaire ni fusée de proximité, est tiré le 21 avril 1981 par le cdt Henri de Waubert depuis le 4004 au centre d’essais des Landes (CEL) de Biscarrosse, lors du vol 52. Deux vols de répétition ont eu lieu pour vérifier que le système répond bien. Le tir se fait face à la côte en venant du large, à une cinquantaine de kilomètres de distance, sur une antenne émettrice installée sur le site du CEL. Afin d’être certain que la trajectoire possible du missile ne l’entraîne pas en dehors du gabarit de sécurité, le tir se fait sur un décompte du contrôleur au sol. Impact au but.

Un deuxième tir est entrepris le 21 mai suivant, dans les mêmes conditions (vol 55). Nouveau succès.

Plusieurs autres vols d’essais sont réalisés sur “Meteor” avec l’autodi-recteur ESD, ou bien sur “Mirage” avec notamment le missile à case de télémesure n° 08, pour vérifier les perturbations générées par l’emport de l’“Armat” sur l’avion porteur. En vol avec le missile, dont le seul point d’emport est sous le fuselage, l’utilisation des aérofreins, situés également sous le fuselage, sera fortement déconseillée. En se déployant, ils peuvent entraîner des dommages aux gouvernes du missile du fait des fortes perturbations du champ aérodynamique qu’ils génèrent.

Un troisième tir d’un missile doté de télémesures a lieu le 12 novembre 1981 (vol 74). Succès complet à nouveau. Les trois tirs de validation sont réussis. Le fonctionnement du missile est satisfaisant dans tout le domaine exploré et les premiers missiles de série sont livrés à l’Irak dès la fin de l’année 1981.

Deuxième échec : la pression monte

Début 1982 à Cazaux, quelques vols “Adar” continuent à avoir lieu. Ainsi, le 17 février 1982, c’est à bord du “Mirage” IIIB n° 218 du CEV qu’est effectué le vol 82. C’est le dernier… de la première série.

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Le cdt de Waubert (ici en place avant) et l’adj. Trinidad, mécanicien au CEV, à bord du « Mirage » IIIB n° 218 ©DM. CEV/collection Henri de Waubert

Les Irakiens, rassurés sur le déroulement du programme “Bazar”, se lancent alors dans l’aventure sans préparation, ni aide externe. Ils tirent chez eux, en février 1982, l’un des premiers missiles opérationnels livrés afin de vérifier le bon fonctionnement de l’arme. Les circonstances de ce tir sont mal connues; il n’y a pas de Français surplace pour vérifier. Seules quelques informations ont pu être recueillies par l’assistance technique française présente à Qayyarah-Ouest, la base des “Mirage” Fl irakiens : “Altitude de tir 5000 m, Mach 0,8, distance 42 km, dans le domaine.” Le pilote est le commandant d’escadre Ah Raji. Le tir est un échec. Le rapport conclu laconiquement : “Missile incontrôlé”. Il ne sera pas retrouvé.

 

Le client irakien, très mécontent, profite alors du retard général dans la fourniture des avions et des équipements pour mettre une pression très forte sur l’avionneur et sur tous les fournisseurs, allant jusqu’à menacer officiellement de rompre le contrat “Baz” !

Le gén. Amer, très proche du gén. Audran (5), et qui suit attentivement tous les programmes d’armement, exige alors d’assister au cours d’une visite en France à un tir de missile et d’être au plus près de la démonstration.

(5) Très affecté par l’assassinat du gén. Audran le 25 janvier 1985, Amer souhaita assister à ses obsèques à Paris, mais renonça pour des raisons politiques.

“C’est ainsi que je fus chargé d’accueillir le 4 mars 1982 sur le parking de Cazaux le gén. Audran et son homologue, le gén. Amer, à leur descente du “Mystère” 20, se souvient Henri de Waubert. Ne connaissant à ce moment-là ni l’un ni l’autre, j’ai utilisé mon meilleur anglais pour dire un “Good morning Sir, welcome in Cazaux” au premier descendu qui me répondit “Bonjour Waubert”… je venais de faire une énorme confusion ! Audran avait le Visage hâlé, tandis qu’Amer était de complexion très pâle… Après une rapide présentation du 4004 équipé de son missile (sans charge explosive), Amer et Audran ont pris la route du CEL tout proche et j’ai procédé à la mise en route du “Mirage” après les vérifications d’usage. Pour préparer ce tir, j’avais fait des vols de répétition les 23 et 25 février précédents. Les généraux Amer et Audran se sont installés dans la salle de contrôle du CEL et ont pu suivre le tir de ce missile instrumenté qui transmettait ses données instantanément. J’ai tiré ce missile comme les précédents, en venant du large, face à la côte. Un avion m’accompagnait pour prendre des photos durant ce vol d’une heure. Le tir a parfaitement fonctionné et le missile a atteint sans problème sa cible positionnée près de la plage.” Satisfaits et rassurés par ce tir, les Irakiens entreprennent alors un deuxième tir de qualification opérationnelle en mai 1982, dans des conditions identiques à celles du premier tir. Le pilote est à nouveau le lt-col Ali Raji. Nouvel échec. Le rapport indique : “Le tir a donné un point d’impact à 18 km de la cible”… Ce deuxième échec fait beaucoup de bruit et déclenche une très forte pression de la part du client sur l’ensemble des industriels, y compris Dassault. Les Irakiens menacent à nouveau d’arrêter l’ensemble du contrat. Henri de Waubert témoigne : “Même si les propos tenus ne devaient pas être pris totalement au pied de la lettre, nous étions condamnés à réussir dans les plus brefs délais… ”.

Le gén. Audran décide dans l’urgence de reprendre en main le programme et d’établir un plan de sauvetage. Compte tenu de la situation, tout le stock de missiles “Bazar” déjà livré à l’Irak est immédiatement renvoyé en France en mai 1982 pour expertise. Dans le train de mesure qui suit, le cdt de Waubert, qui avait dû inspirer confiance au client, est nommé par la DGA pilote de marque, “représentant de l’Iraqi Air Force auprès des industriels français”.

“Cette fonction anodine en apparence, c’est-à-dire être le porte-parole du client vis-à-vis des industriels français, relate Henri de Waubert, fit que je n’eus jamais autant de “pouvoir” qu’à cette époque. Ma parole devint tout à coup “d’or”, et de ce fait très écoutée par les industriels lorsque je parlais du programme irakien, et ce, à commencer par le principal, Dassault. En parallèle, dans mon rôle équivalent du côté français, à savoir pilote-programme dans la mise au point du “Mirage” 2000 de défense aérienne, je n’étais qu’un des maillons de la chaîne du client national (captif), avec pour conséquence une forte chute dans la valeur de ma voix…”

Un accord est très vite trouvé entre Audran et Amer. Il tient en deux points :

– Le premier est qu’une autre démonstration serait réalisée en France, cette fois-ci avec un missile “bon de guerre”, en présence d’un pilote irakien qualifié sur “Mirage” Fl qui viendrait suivre le tir et se former;

– Le deuxième est qu’une mission couplée CEV + Matra serait organisée chez le client, en Irak, durant l’été 1982, pour y suivre un tir de validation du système effectué par les Irakiens eux-mêmes.

Démonstration avec un missile « bon de guerre »

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Le « Mirage » F1BQ 4504. Le cdt de Waubert et le lt-col. Ali Raji volèrent sur ce biplace le 9 juin 1982. ©DR/Collection Jean-François Lipka

La démonstration de tir est planifiée pour le mois de juin 1982. Le tir d’un missile “bon de guerre” avec ses 150 kg de charge explosive ne pouvant se réaliser au CEL, compte tenu du gabarit de sécurité nécessaire, il est décidé que ce tir aurait lieu au centre d’essais de la Méditerranée, sur l’île du Levant. C’est le seul site qui peut organiser rapidement un tel tir, l’île du Levant bénéficiant d’une très grande zone réservée à cet effet. Le radar sera positionné en pleine mer, sur un navire désaffecté, pour éviter tout dommage collatéral. C’est l’ancien escorteur d’escadre Jauréguiberry (D637) qui va servir de cible pour l’occasion. Ce navire est bien connu des Français, car il avait servi de cadre au tournage en 1977 à Lorient et à Terre-Neuve du film Le Crabe Tambour, réalisé par Pierre Schoendoerffer. Le Jauréguiberry avait été désarmé le 16 septembre 1977 et était devenu le “Q580”. La coque, qui se trouve toujours en 1982 dans la rade de Toulon, est tirée par le remorqueur côtier Buffle pour être positionnée à Fe$t,de l’île du Levant. Un radar alimenté par un groupe électrogène est alors spécialement installé au-dessus de la passerelle de commandement pour le tir.

Le lt-col. Ali Raji est désigné par son état-major pour assister au plus près à cette mission. Il avait réalisé les deux premiers tirs en Irak, sans avoir reçu de formation initiale au maniement du “Bazar”. C’est alors le plus expérimenté des pilotes de “Mirage”. Il est considéré par ceux qui l’ont côtoyé comme un excellent pilote.

Henri de Waubert : “Ali Raji est arrivé en France et, le 9 juin, j’ai volé avec lui sur le F1BQ 4504, lui en place avant, moi en place arrière, pour l’évaluer. C’était un très bon pilote; juste un peu précipité, comme souvent avec les Irakiens. Mais c’était un pilote de combat au sens propre, alors que moi, je ne faisais que des essais… ”

Cazaux abritant tout le support technique du missile, c’est à partir de cette base que la mission se fera, et les avions seront équipés de deux réservoirs supplémentaires de 12001 pour un vol direct aller-retour de plus de 2h 30min.

Il n’est pas question, comme on peut l’imaginer, qu’un pilote étranger transporte au-dessus de la France un missile de guerre de cette nature. Le tir est donc confié au pilote-programme français Henri de Waubert; le lt-col. Ali Raji l’accompagne dans un deuxième “Mirage” en patrouille, équipé d’un missile “Bazar” d’entraînement avec un autodirecteur calé sur la même fréquence. C’est le 4004 qui tirera le missile, tandis qu’Ali Raji volera sur le 4005 EQ’ mis à sa disposition pour cette mission. Le cdt de Waubert effectue trois vols les 10,11 et 15 juin sur le 4005 pour vérifier le bon fonctionnement de l’ensemble du système avec le “Bazar” d’entraînement.

Du fait de la présence de nombreux radars sur la côte française, y compris les radars des aéroports de Marignane, Hyères et Nice, il convient de choisir une trajectoire d’approche très précise, afin que ces radars ne risquent pas d’être accrochés par l’autodirecteur de l’“Armat”. La portée du missile étant supérieure à la distance séparant l’île du Levant de la côte varoise, toutes les précautions ne sont pas superflues…

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Une photo historique : le cdt de Waubert à bord du 4004 à Cazaux le 16 juin 1982, jour du tir contre l’ex-Jauréguiberry. ©EV/Collection Henri de Waubert

Le 16 juin 1982, le radar sur le navire est activé, et un premier vol de reconnaissance des deux avions équipés de missiles d’entraînement permet de vérifier que la fréquence est bien accrochée, et permet de planifier le tir pour le vol suivant.

Les avions repartent pour un deuxième vol, avec le missile “bon de guerre” sous le 4004, mais le tir n’est pas déclenché : le radar cible n’émet plus du fait d’une panne du groupe électrogène…

Un troisième vol est entrepris le jour même (vol 97 du programme “Bazar”), et cette fois, le radar installé sur l’ex-Jauréguiberry émet parfaitement, sur la bonne fréquence. Le signal est très bien reçu par les autodirecteurs. Le missile “bon de guerre” est alors armé et le tir est déclenché dans le domaine, à basse altitude (500 m), afin que l’horizon électromagnétique soit le plus restreint possible, et à 40 km de la cible, sur un décompte du contrôle au sol. Pendant ce temps, Ah Raji, toujours en patrouille, a pu suivre toute la phase de tir et confirme au bout du temps calculé du vol du missile, l’extinction du signal sonore d’accrochage de son autodirecteur, et donc la destruction très probable de la cible.

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L’épave de l’ex-Jauréguiberry après le tir réussi. (Anse de Bregaillon, Toulon, août 1982).   ©Serge Pelois

Le missile vole de façon nominale vers sa cible et arrive quasiment à la verticale du radar. La fusée de proximité fonctionne parfaitement et déclenche la charge explosive à éclat qui pulvérise littéralement l’antenne du radar. Le reste du missile, soit plusieurs centaines de kilos, continue sa course en s’enfonçant dans le navire avec une telle énergie qu’il traverse plusieurs ponts et inflige de très gros dégâts, comme une charge creuse avec un “effet arrière”, avec en prime un propulseur de croisière continuant à brûler à l’intérieur, le missile ayant été tiré relativement près. L’intérieur de l’ancien escorteur d’escadre paraît avoir été soufflé par une explosion (6).

Henri de Waubert se souvient : “De retour à Cazaux avec Ali Raji, exténués après plus de 7 heures de vol cumulées dans la journée, mais heureux du succès complet de ce tir, nous nous sommes congratulés jusqu’à tard dans la nuit… ” Il poursuit : “Il faut reconnaître que le tir sur l’ex-Jauréguiberry était un tir que l’on pourrait qualifier de “facile” : un environnement électromagnétique “propre”, un seul radar dont la fréquence était parfaitement connue à l’avance, dans des conditions de tir idéales, choisies, sans interférence, etc.” Cela ne sera pas toujours le cas… Mais il démontre en tout cas la fiabilité du système d’arme. Une étape est franchie.

Quelques vols pour le programme “Bazar” sont encore effectués à l’été 1982. Ainsi, le “Mystère” 20 n° 86 du CEV est mis à contribution le 20 juillet 1982 pour un vol de contrôle “Adar”.

La deuxième étape consiste maintenant à aller suivre un tir de “Bazar” en Irak…
À suivre

Par Hugues de Guillebon.
Avec l’aimable autorisation du magazine « le fana de l’aviation », à retrouver ici.

 

(6) Vex-Jauréguiberry coulera au large de l’île du Levant après avoir servi de cible d’expérimentation pour un tir de missile MM 40 “Exocet” le 30 mai 1986.

 

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